
Le saviez-vous ?
Près de 3 % des utilisations d’animaux à des fins scientifiques en France sont consacrées à la préservation des espèces et à la protection de l’environnement. En 2024, ce chiffre s’élevait à 346 824 utilisations d’animaux.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre engagement pour la faune sauvage ?
Depuis 2015 je suis responsable de l’animalerie et de l’équipe de suivi de la faune sauvage hébergée et non hébergée au Département d’Écologie, Physiologie et Éthologie de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (DEPE-IPHC-) de Strasbourg. J’assure également les fonctions de délégataire de l’Établissement Utilisateur (EU) et je pilote la Structure de Bien-Être Animal. En 2023, j’ai été nommée membre experte de la Cellule Faune Sauvage (CFS) du CNRS, dont la mission est d’accompagner les EU travaillant sur la faune sauvage en expérimentation, notamment sur les aspects réglementaires, la mise en réseau des acteurs et le développement de formations spécialisées. Depuis 2025, je participe également au Comité Stratégie pour la Recherche animale et les Méthodes Alternatives (CStRA) de l’Université de Strasbourg.
Mon parcours scientifique débute par un D.E.A. d’Éco-éthologie obtenu en 1993, consacré au bien-être des animaux captifs, suivi d’un Doctorat en Sciences de la Vie en 1997 portant sur la gestion génétique de populations de lémuriens captifs et sauvages. Après avoir créé un laboratoire d’écologie moléculaire au Centre de Primatologie de Strasbourg, j’ai rejoint le CNRS en 2001.
Pourquoi étudier la faune sauvage ?
Le changement climatique, la fragmentation des habitats, les espèces exotiques envahissantes, les maladies émergentes et les activités humaines modifient rapidement les écosystèmes. Comprendre ces mécanismes nécessite donc d'étudier des animaux vivants dans leur environnement naturel. De plus, le concept One Health (« Une seule santé »), qui consiste en une approche holistique, reconnaissant que la santé humaine est étroitement liée à celle des écosystèmes, encourage les investigations sur la faune sauvage.
Les équipes de recherche de l’IPHC étudient les stratégies adaptatives des espèces animales face aux contraintes environnementales naturelles ou d’origine anthropique. Elles évaluent d'une part les capacités de survie des espèces dans un monde en rapide changement et, d'autre part, établissent des bases scientifiques d’aide à la prise de décision : plans de sauvegarde, plans d’aménagement des territoires, mesures de gestion, etc.
L'utilisation d'animaux sauvages pour la recherche est soumise à des autorisations spécifiques (comme les autorisations de capture ou le permis de baguage, Directive 2010/63/UE) et doit - comme toute utilisation d’animaux à des fins scientifiques - intégrer le principe des 3R : Remplacer, Réduire, Raffiner.
Des Terres Australes à l’Alsace : comment appliquer concrètement les 3R à l’étude de la faune sauvage ?
Le manchot royal (Aptenodytes patagonicus) est un oiseau marin colonial qui s’adapte afin de résister aux changements, majoritairement anthropiques, de son environnement. Dans les milieux polaires, le changement climatique et le nombre limité de zones favorables à la reproduction accentuent le stress auquel ces oiseaux marins sont soumis. Les études actuelles portent notamment sur le stress thermique lors des vagues de chaleurs, et son impact sur la santé, la croissance et la reproduction des manchots royaux.
Depuis 10 ans, 8 Demandes d’Autorisation de Projet (DAP) ont été accordées par le ministère sur ce modèle dans notre Département d’Écologie, Physiologie et Éthologie. Plusieurs mesures ont été mises en place pour optimiser les 3R chez le manchot royal comme par exemple :
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Le remplacement des implants cardiaques chirurgicaux par un dispositif non invasif, composé de deux fines électrodes placées dans un pli de peau ;
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L’utilisation d’un œuf factice imprimé en 3D, et maintenu à température d’incubation, afin de rassurer l’oiseau pendant les manipulations et d'éviter la casse des œufs ;
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L’utilisation systématique de cagoules pour réduire le stress lors de la contention et des manipulations ;
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La suppression des pesées chez les individus couvant un œuf ou élevant un poussin afin de limiter les risques sur la reproduction ;
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La limitation des prises de sang à un seul prélèvement en début de contention pour réduire la durée des manipulations ;
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L’utilisation d’un même prélèvement pour plusieurs études, lorsque cela est possible, afin de limiter le nombre d’oiseaux manipulés ;
Autre exemple avec le hamster d’Europe (Cricetus cricetus), une espèce en voie de disparition dans toute son aire de répartition, de l’Est de la France jusqu’en Russie.
Dans le cadre d’un plan national d’action, les recherches du DEPE analysent les causes de ce déclin et mesurent les facteurs permettant d’améliorer la reproduction et la survie de l’espèce en milieu naturel inféodé, principalement une dépendance stricte à la plaine agricole. Ces projets nécessitent l’étude globale du hamster d’Europe, aucun autre modèle ne pouvant s’y substituer.

Depuis 2015, 11 DAP ont été déposées par le DEPE sur le modèle du hamster d’Europe. En laboratoire, les expérimentations portent sur les mécanismes d’adaptation de ces animaux face aux pressions anthropiques, notamment la plasticité de l’hibernation et son impact sur la reproduction annuelle. Les études en conditions de semi-liberté, en enclos, permettent d’analyser l’impact de différentes associations culturales sur la reproduction. Enfin, le renforcement des populations sauvages est assuré par plusieurs lâchers annuels en milieu naturel. Dans ces études, les 3R sont appliqués à toutes les étapes :
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Pour les manipulations et chirurgies, un masque d’anesthésie conçu par impression 3D, adapté à leur morphologie, améliore l’efficacité de la sédation et limite les fuites de gaz. Une boîte de transfert transparente permet également un suivi visuel avec un stress minimal ;
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En semi-liberté, une chaussette de contention exploitant leur comportement naturel de fouissement, permet de réduire le temps de manipulation et d’éviter le recours à l’anesthésie pour certains actes ;
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En captivité, les hamsters sont hébergés individuellement dans un environnement reproduisant au mieux leurs conditions naturelles (refuges, matériaux de fouissement et de rongement) et avec une alimentation reproduisant leur régime alimentaire sauvage ;
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Les lâchers en milieu naturel sont réalisés dans des conditions favorisant l’acclimatation des animaux, notamment grâce à une préparation alimentaire préalable et à un accompagnement au moment de la réintroduction.
Quels sont les limites et les perspectives des 3R dans l’étude sur la faune sauvage ?
L’utilisation de la faune sauvage pour des expérimentations répond à des questionnements scientifiques majeurs, tout en respectant les 3R : préserver les écosystèmes, respecter les caractéristiques biologiques, l’équilibre des populations et les cycles de vie.
Face au changement climatique, aux espèces envahissantes et aux maladies émergentes, l’utilisation de drones, de la modélisation et de l’intelligence artificielle pour étudier ces populations ouvre de plus en plus de perspectives pour limiter les interventions qui peuvent générer des biais d’observation susceptibles de fausser les résultats et les conclusions.
